16.12.2006

Les Sauvageons

La casserole qu'on surveille ne déborde jamais.

(Proverbe)



medium_V.2.jpgoilà maintenant trois mois que j’ai intégré – non sans une certaine fierté – le corps tant envié des membres de l’Education Nationale (non titulaires, dépendant d’un contrat de droit public, de 3 ans maximum renouvelable deux fois ect ect ect… pour d’autres détails pénibles, me contacter).

Fait incroyable, tous les élèves (qui m'ont été imprudemment confiés par des parents aussi ignorants de mon inexpérience que de mes pulsions destructrices) sont à l’heure où je vous parle encore vivants. Bon, certains sont un peu éclopés, mais on peut pas tout maîtriser dans la vie. Vivants, c’est déjà pas mal non ?

Deuxième chose étonnante, ces trois mois n’ont pas altéré mon désir de travailler avec l’avenir de notre planète, même si certains jours on aurait envie de les calmer à grands coups de flashball.

En tout cas, je peux affirmer qu’on s’ennuie jamais. Il m’est même arrivé nombre d’histoires cocasses (enfin, après-coup, parce que dans le feu de l’action on a parfois plus envie de rire jaune) que je vais partager de ce pas avec toi, lecteur avide de nouveauté. Au cas où tu douterais de mon intégrité, toutes les anecdotes sont purement réelles et non romancées, non mais.

Voici donc ce qui arrive quand on a décidé de travailler avec des Sauvageons :


 

  • On bataille pour sortir d’étude un labrador obèse amoureux de soi. La pauvre bête errait dehors depuis un moment, et ces idiots de 3ème l’ont fait rentrer dans les bâtiments en rentrant de sport. Nan mais je vous jure on a pas des métiers faciles.
  • On se dit qu’on aurait mieux fait d’écouter en cours quand un gamin vient nous demander de l’aide et que l’énoncé de son exercice semble tellement obscur qu’on se demande s’il est bien formulé en français.
  • On se retrouve coincée dehors un mercredi après-midi pendant les colles, sans clefs ni manteau ni portable, parce qu’on aidait une mère à trouver son môme qui s’était fait la malle. On est donc obligée de toquer à la vitre pour demander à la dernière gamine collée de venir nous ouvrir. Trop la loose, quoi. Je vous raconte pas comment j’ai pris sur moi, et encore heureux que la salle soit au rez-de-chaussée.
  • On se rend compte que toute journée qui commence ne ressemblera à aucune autre, les Sauvageons ayant vraiment beaucoup d’imagination pour inventer de nouveaux jeux débiles qui finiront forcément mal (on se tape sur les doigts hyper fort… on joue avec les portes coupe-feu… on joue au foot avec la pompe d’une copine… on se met en cercle assis et on se fout des coups de pieds… on tape dans le dos d’une personne, et on la tarte quand elle se retourne… j’en passe et des meilleures…). Je leur ai vertement conseillé un jour de mettre autant d’ardeur au travail. Mais las, ils persistent à faire fi de mes pourtant sages conseils.
  • On se retrouve à sanctionner des trucs qui nous font marrer en douce : un jour, on surprend un groupe de sauvageons en pleine course à cloche pied dans un couloir, pour le fun.
  • On peut lire parfois dans les carnets de liaison des sanctions sobres mais néanmoins poilantes : « Mange du papier ».
  • On apprend l’humilité quand une des membres de votre club vous explique poliment que ce que vous faites est nul et qu’il va falloir penser à redresser la barre.
  • On a quotidiennement une très forte envie de claquer le beignet de certains élèves. Mais on peut pas. Je vous jure, j’ai même relu le règlement intérieur plusieurs fois pour en être sûre.
  • On a parfois l’impression d’avoir autant de charisme que du mou de veau. « Machin, arrête de jouer avec ces stores. Machin, tu vas arrêter avec ces stores !!! EEEEEEEHHHHH, MACHIN, JE PARLE FRANÇAIS OU QUOI ? »
  • On est tellement claquée qu’on finit par choper un rythme de vie qui ferait passer ma grand-mère pour une night clubbeuse en furie.
  • On entend son prénom 3000 fois par jour, parce qu’un ado a toujours des tonnes de problèmes insolubles. Mais ça passe, tant ils m’appellent pas « Elodie », « Aurélie » ou « Amélie ». Dire que j’avais pris la peine de me présenter en début d’année et que ça fait trois mois qu’ils m’ont sur le dos ; ça me mine.
  • On devient plus à cheval sur les bonnes manières que Nadine de Rothschild. Leçon numéro 1 : j’apprends à dire « Bonjour » le matin. Leçon numéro deux : j’apprends à dire « s’il te plaît » quand je formule une requête. Leçon numéro trois (pour les plus doués) : j’apprends à dire « merci » après avoir été aidé.
  • On est en photo sur le calendrier du collège, et on a son nom sur le site internet. Si c’est pas de la reconnaissance sociale, je m’y connais pas.
  • On apprend à relier des dossiers, en glissant la baguette dans la machine et tout. C'est le délire.
  • On doit se retenir de dire des gros mots devant les gamins – exemplarité oblige –, ce qui constitue un challenge non négligeable de tous les instants.
  • On a des semaines de 40h. Donc le premier qui dit que les personnels Ed’ nat’ sont des planqués, je lui agrafe les dents sur la table.
  • On mange carrément bien à la cantoche, ce qui est rare. D’ailleurs à ce sujet, un troupeau de gamins énervés par la faim, c’est carrément flippant. On se croirait chez Vuitton le premier jour des soldes, un truc de ouf.
  • On a un sentiment de joie totalement indéfinissable quand on explique quelque chose à un môme ou qu’on lui donne un conseil et que ses yeux s’éclairent parce qu’il a compris. C’est trop trippant.
  • En récréation, devant un agglomérat de gosses ravis d’assister à la scène, on se fait postillonner dessus par un parent d’élève passablement vénère car son rejeton vient de se prendre une heure de colle. Alors que naturellement il n’avait rien fait, et que naturellement on est une grosse sadique qui s’acharne sur la chair de sa chair.
  • Et finalement et malgré tout, on se surprend à s’attacher à cette belle bande de bras cassés.


 

Bref dans un lieu empli de Sauvageons, il y a des larmes, des pogos, des rires, des chagrins d’amour, des crises en tous genres, des casiers coincés, des règlements de compte, des insultes, des petits mots doux, des blessés plus ou moins graves, des tensions, des jolis dessins et des poèmes offerts, des surnoms débiles, et plein d’autres choses insoupçonnées encore. Il y a de la vie… et donc de l’espoir.



Bienvenue dans le monde de Belle Lurette… (et de son optimisme débordant !)

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(Source : ici !)